LE PHILOSOPHE DES LUMIERES

Au XVIII° siècle, personnes cultivées et écrivains relèvent tous plus ou moins, comme adeptes ou comme adversaires, de l'esprit philosophique. Ceux qui le possèdent au plus haut degré et contribuent le plus à sa diffusion revendiquent le titre de philosophes.

Définir le philosophe, c'est donc, comme le prouve la diversité des textes auxquels il faut faire appel pour cerner cette notion, caractériser l'esprit général du XVIII° siècle.

Cet esprit, c'est d'abord un style de vie dont action et société sont les maîtres mots. La raison, ensuite, instrument de cette attitude dynamique, permet de mieux comprendre les exigences de cet esprit. Enfin, l'esprit philosophique, c'est aussi des objectifs: de grandes revendications humaines. Ces trois aspects indissociables dirigeront notre étude.

I. UN STYLE DE VIE: ACTION ET SOCIETE

Tandis que le philosophe traditionnel est avant tout un spécialiste de la théorie et de l'abstraction, le philosophe du XVIII° siècle est d'abord un homme pratique et soucieux de la réalité quotidienne guidé par trois principes essentiels:

Il faut être utile...

Dumarsais:"[...] c'est un homme qui veut plaire et se rendre utile.", article Philosophe.

...en exer‡ant des activités qui contribuent au maintien et au progrès de la civilisation

(on pourra citer Voltaire:"Le vrai philosophe défriche....augmente...... occupe..... enrichit.... encourage..... établit...." Lettre à M.Damilaville; mais on évoquera surtout les différents combats des philosophe contre l'inertie (ennemi du progrès), contre les régimes politiques nuisibles...

Il faut être sociable...

Dumarsais:"[...] la raison exige de lui qu'il étudie, et qu'il travaille à acquérir les qualités sociables", article Philosophe.

...en vivant dans la cité des hommes et non dans la solitude; ce qui donne aux lieux habituels de réunion (clubs, salon, cafés) une influence décisive: la vie mondaine et la conversation deviennent un moyen d'action en influençant l'opinion.

 

Il faut être cosmopolite...

...en constituant, par-dessus les frontières une sorte d' "internationale des esprits" (Abbé Delille): la France du XVIII° siècle, qui parle sans cesse de ses "Lumières", aspire à éclairer le monde entier; ce qui conduit à des enquêtes sur les systèmes politiques, sociaux, économiques d'autres pays (Voltaire, Lettres Anglaises), à des voyages (Montesquieu), ou a des séjours (Voltaire Diderot) à l'étranger.

II. UN INSTRUMENT : LA RAISON

Action et utilité donc, mais non au gré du hasard: sous l'égide de la RAISON. Cette faculté dont parlait déjà le XVII° siècle de Descartes et de Boileau, prend une signification nouvelle: elle inspire l'esprit critique, dont le droit de regard s'étend désormais à tous les domaines, en vue de construire un monde éclairé: prolongeant les recherches de Descartes, de Pascal, et surtout des libertins de la fin du siècle précédent, le philosophe s'acharne à perfectionner les méthodes qui permettent d'atteindre à la Vérité: la critique du témoignage notamment est la base de tout raisonnement.

Cette critique s'étend à tous les domaines:

En sciences...

La méthode expérimentale découverte depuis longtemps, devient comme le critère de toute pensée juste. C'est l'époque où prennent leur essor la chimie, les sciences naturelles.

Montesquieu, la science, fondement de la politique: "S'il est vrai que le caractère de l'esprit et les passions du coeur soient extrêmement différents dans les divers climats, les lois doivent être relatives et à la différence de ces passions et à la différence des caractères". Tel est l'objet de sa démonstration dans L'Esprit des Lois de la théorie des climats.

En psychologie...

Les philosophes ne se posent pas de questions sur la nature éternelle de l'homme, mais en cherchent une explication relative en considérant celui-ci dans des conditions historiques et géographiques déterminées (Théorie des climats de Montesquieu); ils s'opposent ainsi aux écrivains du XVII° sièècle qui tendaient à faire le portrait universel de l'homme éternel et à l'expliquer par des dogmes théologiques.

En politique...

Les philosophes admettent tout régime, pourvu qu'ils en puissent définir logiquement les principes (cf Montesquieu dans De l'Esprit des Lois ou Rousseau dans Du Contrat social) et en justifier rationnellement les contraintes éventuelles; ils ne condamnent donc que l'absolutisme appuyé sur le "droit divin' parce qu'il est refus d'une explication rationnelle de l'autorité (cf article "Autorité politique" de l'Encyclopédie: "La puissance qui vient du consentement des peuples, suppose nécessairement des conditions qui en rendent l'usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites [...]..)

En Histoire...

Les philosophes peuvent bien proposer divers types d'explication, mais ils sont tous d'accord pour refuser de voir dans la suite des faits historiques seulement la réalisation des desseins de Dieu.(cf les Considérations de Montesquieu).

En religion...

Les philosophes ont des opinions également variées, qui vont du déisme fervent de Rousseau au matérialisme de Diderot; plutôt qu'antireligieux, ils sont adversaires du "sacré", c'est à dire d'une religion révélée qui prétendrait entraver les forces de la civilisation: la raison garde donc ici les même droits critiques qu'ailleurs, mais aboutit en général à reconnaître un ordre du monde où Dieu n'est pas absent.

Cette critique s'impose des limites:

Dans aucun des domaines cités plus haut le philosophe ne s'attarde sur des discussions qu'il juge vaines car la critique ne doit jamais aboutir au dilettantisme ni au scepticisme (cf la définition de Dumarsais à ce sujet).

Donc, l'esprit d'analyse s'arrête dés lors qu'il faut bâtir: ainsi les sciences théoriques comptent moins pour le philosophe que leurs applications techniques.

Cette critique est un obstacle à la poésie:

Cette méfiance de la contemplation fait souvent du philosophe quelqu'un de peu sensible à la beauté pure; aussi goûte-t-il mal la poésie en tant que genre atistique et s'intéresse-t-il surtout à la prose et à la clarté, juge-t-il surtout du théâtre en fonction de son utilité.

C'est que, pour lui, la littérature est, selon le mot de Mme de Staël, moins un art qu'une arme.

III. DES OBJECTIFS: DE GRANDES REVENDICATIONS HUMAINES

Bien que l'action des philosophes ne relève jamais d'une doctrine arrêtée et systématique, il est aisé de montrer leur accord autour d'objectifs de combat, qui vont tous dans le sens de l'humanité et de la solidarité.

Combat pour le respect de la personne humaine:

...qui a le droit d'être reconnue au-delà des différences superficielles de pays et de race (cf De l'esclavage des nègres, Montesquieu)

...qui a droit de s'exprimer librement.

...qui a droit à la tolérance, objectif essentiel de la lutte philosophique, notamment en ce qui concerne les opinions religieuses (Montesquieu, Voltaire...)

Combat contre toute violence inutile:

...contre tous les procédés qui sont un défi à la raison, et donc une négation de la civilisation;

...contre la guerre et la torture en particulier (cf Voltaire: Torture ou Candide).

Il résulte de ce double combat que l'adversaire des philosophes le plus dangereux et le plus détesté, c'est le fanatique, c'est-à-dire celui qui, par suite d'une confiance aveugle dans ses propres croyances, n'en tolère aucune autre et prétend faire embrasser par tous les moyens ses convictions particulières à l'ensemble de l'humanité: Voltaire l'appelle "le monstre" et ailleurs, "l'infâme".

 

Le Philosophe c'est donc cet homme qui s'est fixé une attitude rationnelle face à toute chose et qui utilise la méthode scientifique pour appréhender le monde. Il est un homme sociable car sa raison exige qu'il contribue au progrès de la civilisation. Ses combats visent toute forme d'injustice ou d'intolérance, attitudes contraires à ce progrès.